Le fruit de l’empathie : le moteur de la justice, le sens du devoir et du lien social


16 Jun
16Jun

Ce second article abordant la notion d’empathie appuie la théorie sur un exemple concret.


Le 31 octobre 2018, à 8 h. 30, un huissier accompagné de policiers et de déménageurs venaient saisir les meubles et tous les biens de Mme Le Clanche, retraitée de l’Education Nationale. C’était le jour marquant l’arrêt des expulsions avant la trêve hivernale. Le principal bailleur social de la ville de Vannes, par avis signé du préfet, venait juste de décider de mettre cette retraitée à la rue, dans l’indifférence quasi-générale, hélas. L’injustice était épouvantable.

Tôt ce matin-là, alerté par des riverains, j’ai fait le déplacement avant l’heure d’arrivée de l’huissier, sous la surveillance de policiers en tenue ou en civil. Sur place, je rencontre d’autres bonnes volontés pour assurer la protection des animaux et des biens de Mme Le Clanche ; les acheminer dans un lieu sûr à la force de nos bras et à l’aide de nos véhicules, tandis que l'essentiel des meubles était embarqué sous la contrainte à destination d'une cave humide et sale d'un immeuble de Kercado. Pendant des mois, jusqu’à maintenant, des femmes et des hommes se sont occupés de reloger Mme Le Clanche, d’assurer le confort de ses animaux et de stocker ses affaires.

Les jours suivants, des résidents de la rue Montaigne et d’Avel dro dans le quartier de Cliscouët à Vannes, accompagnés parfois de leurs proches, m’ont alerté sur le traitement méprisant à leur encontre et des difficultés intolérables rencontrées dans leur quotidien. Ces immeubles devenus vétustes étant en cours de rénovation ; des femmes, des hommes et des enfants étaient sans chauffage depuis plusieurs semaines, vivant dans la poussière, notamment celle de l’amiante, dans le bruit et l’absence d’intimité une partie de la journée. Des retraités furent forcés de quitter leur logement, expulsés ou hospitalisés. Plusieurs résidents n’avaient plus la possibilité de se laver ou d’aller aux toilettes.

Sans rien attendre, je dénonçai publiquement la situation. Dès lors, une avalanche de témoignages me parvint : 

https://www.bertranddeleon.bzh/barnerezh-justice/vannes-golfe-habitat-une-avalanche-de-témoignages-accablants

https://www.bertranddeleon.bzh/barnerezh-justice/joëlle-73-ans-chassée-de-son-immeuble-par-vannes-golfe-habitat-hlm-et-hospitalisée


Puis, mobilisations dans la rue et courriers à l’adresse des élus, prises de position publiques, ne permirent pas d’améliorer de beaucoup la situation mais le soutien moral auprès de toutes les victimes et de leurs familles s’est avéré précieux. J’aurais voulu faire mieux, au même titre que les autres personnes qui ont apporté leur aide à ces résidents. Or, nous avons fait notre possible et, tant étaient si grandes leurs difficultés, l’esquisse de sourires furent la plus belle des récompenses.

Un réseau s’est créé entre des victimes du bailleur social (les « accidentés des élus inactifs »), des déménageurs bénévoles, des hébergeurs… Plusieurs d’entre-nous se sont même retrouvés en politique : de victimes ils sont devenus bâtisseurs d’idées. C’est énorme !


L’empathie, c’est-à-dire ici le ressenti de la douleur d’inconnus, avait donc permis des rapprochements. Puis, les semaines passantes, de cette construction aussi naturelle qu’inattendue sont nées des divergences d’engagements, par les forts caractères de celles et ceux engagés dans la course, sans en entacher les liens d’amitié. Tout ceci indiquait bien que chacun avait bien relevé la tête, avait pris conscience de sa liberté individuelle et de la construction collective à mener à la fois. Somme toute, il s’agit là du sens moral de dévouement d'un petit nombre pour la « masse molle » qui en bénéficiera, probablement sans grande reconnaissance. L’équipe grandissante dans tous les sens du terme avait acquis ce niveau d’abnégation et d’altruisme.

En effet, l’empathie, c’est aussi accepter l’incapacité de certains d’aller de l’avant seuls. C’est entendre de mener la barque en toute ingratitude, sans être remarqué des personnes qui sont à bord. C’est œuvrer pour eux quand bien même les bénéficiaires de votre dévouement fanfaronneront sous vos yeux par la suite. Ils n’ont pas les mêmes rêves que vous : quand vous pensez à un monde meilleur, ils souhaitent la plus grosse voiture, la plus grande télé… mais surtout le plus misérable des esprits, le plus égoïste des comportements et la vie la plus inintéressante qu’il soit à vos yeux. Mais c’est comme ça, ayez la satisfaction d’améliorer la vie de tous et peu importe les critères de chaque personne. Peut-être qu’un jour ces derniers travailleront sur eux-mêmes et seront-ils conscients de ce que d’autres ont sacrifié en temps et en énergie pour eux ?


Pour ma part, je pratique la posture empathique comme fondement depuis mon arrivée à l’âge adulte. Je n’ai pas toujours été constant pour des raisons qui sont miennes. Toutefois, j’ai appris à m’intéresser plus encore à la vie des autres, à écouter les malheurs de toutes celles et ceux qui veulent se confier, dans la mesure du possible, de tenter d’y trouver des remèdes. Et ce, que ce soit dans le domaine personnel comme professionnel, jusqu’à la défense des salariés.

Sur ce dernier point, je suis bien placé pour savoir que des années de dévouement, de mise en danger de soi pour autrui, ne doivent rien attendre en retour. Les salariés épaulés par le passé ne se sentent pas toujours naturellement redevables d’un quelconque service quand c’est le tour de celui qui les a aidés de passer à la moulinette. Il vaut mieux savourer les bonnes surprises constituées par celles et ceux qui se manifesteront. Moins nombreux que l’océan d’indifférents ou de suiveurs aveugles, leur rareté en fait ce qu’il y a de plus précieux.


Bertrand Deléon.

Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.